par Ileana Cornea, critique d'art

Dès après-guerre, George Mathieu invente l’abstraction lyrique : « Lyrique parce que s’opposant à tout ce qui est concerté, figé, prévu. Lyrique parce que volonté d’épanchement total, volonté de s’offrir, d’offrir son drame intérieur sans souci de beauté - au sens platonicien en tout cas.(…) L’Abstraction lyrique propose une ouverture totale et nouvelle sur le monde. Une nouvelle phénoménologie de l’acte de peindre surgit : elle réside dans l’absence de préexistence de forme, l’absence de préméditation du geste, un état extatique et la primauté accordée à la vitesse. »

A l’époque, un déluge de querelles et de scandales suivit. Aujourd’hui, les eaux du déluge se sont retirées. Sur les cimaises du salon Réalités Nouvelles, la peinture abstraite lyrique tient bon. « Mais qu’est-ce que cela veut dire ? » « Comment ça s’est fait ?» Demande-t-on encore. « En France, pour faire admettre, il faut expliquer. »

Denis Fournier prend son envol dans le sillage de l’artiste boulonnais. Il appelle ses œuvres des « gestes colorés. »

Son élan intérieur se manifestant à travers une féerie de couleurs et de matière picturale, ses quatre sens sont alertés. Des mouvements circulaires rappellent le ruban manié par une gymnaste rythmique. Ses traits sont larges et s’entrecroisent, sa pate onctueuse les suit.  Dans ses toiles de 2015, l’action semble plus richement ample et le format de ses toiles devient plus important. Les couleurs se défient, leur chair se tord gracieusement. Les traces du pinceau marquent la transparence et la légèreté d’un fond bleu et aérien, le geste glisse et se retourne suivant la trajectoire ondulatoire d’un poisson (Fire Drops).

« Deep up » est liquide. La sensation d’humidité, de profondeur, et de transparence étant saisie, la peinture prend la consistance de l’eau. Les noirs déchiquetés, glissants, associés aux jaunes rappellent la texture visqueuse des algues ou bien d’un banc de poissons donnant l’illusion d’une danse sous-marine mystérieuse.

« Balrog » réunit le feu et la terre. C’est une figure caverneuse semblable à un gouffre concentrique. Elle semble prendre le geste en otage, l’entourlouper dans sa lave, dans le souffre diabolique, le clair-obscur.  Sur un fond jaune lumineux « Pas ce que tu penses » provoque l’impact d’une affiche, « Cinq nuances » c’est un signe relevant plus clairement de la calligraphie orientale. Il semble transpercé, se disloquer en jets d’eau et de légères coagulations. 

Depuis quatre ans Denis Fournier aborde la peinture en solitaire. Un blog hebdomadaire accompagne pas à pas sa conversion. Il s’y tient, justifiant et consolidant ainsi sa démarche. Cette étrange activité qui ne ressemble en rien à un métier de bureau ouvre des dimensions insoupçonnées : « J’étais loin d’imaginer ce nouveau rapport au temps » écrit-il. « Si l’absence de pression est appréciable, le fait d’être en alerte, en observation permanente est parfois fatiguant. »  Désormais le monde crépite. Il se divise en une multitude de nuances qui lui font signe : « une image, une couleur, une lumière, une harmonie me rappelle que l’art est partout et qu’il est devenu ma vie (…) Les moments d’amusement sont rares, probablement parce que leur fonction libératrice n’a plus lieu d’être.» Il saisit,  il arpente l’étendue de la peinture et soulève les questions qu’elle pose. Même celles qui semblent les plus triviales comme par exemple la question du stockage, la possibilité de sa visibilité. Le talent s’il n’est pas épaulé, ne peut pas se mouvoir. Le talent est en quelque sorte un « ready-made aidé » pour parler comme Marcel Duchamp.

 

                                                                                                        Ileana Cornea*, Paris, octobre 2015

 

* Ileana Cornea est critique d'art et journaliste à la revue Artension

Date de dernière mise à jour : 20/01/2016

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