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L’aquarelle et le frein à main

Le 04/03/2026

 

Cote sauvage aquarelleCôte sauvage - Aquarelle sur papier - avril 2011

« La semaine prochaine, on commence l’aquarelle ! ». Je sors de cette session d’avril à l’atelier avec la « banane ». J’attendais depuis longtemps le moment de tenter l’aquarelle. Elle est pour moi le symbole de la délicatesse, de la finesse avec toutefois quelque chose d’énigmatique. Je ne sais pas précisément comment cela fonctionne mais je me dis que c’est juste une haie de plus dans mon parcours d’obstacles.

Je garde mes premières sensations pour la prochaine séance. C’est comme un premier rendez-vous amoureux. J’imagine le meilleur. Cela s’est si bien passé avec le fusain, puis l’encre de chine et la gouache. À chaque nouvelle technique, l’application, le travail et la persévérance m’ont permis d’obtenir des résultats que je trouvais convaincants. J’étais toujours surpris de parvenir à réaliser des croquis, dessins et peintures d’une qualité dont je me pensais incapable. Était-ce bien moi au bout du crayon ou du pinceau ?

Surfant sur la réussite ressentie depuis six mois, j’aborde l’aquarelle avec confiance. Selon le rituel, Delphine me suggère de choisir une photo de paysage dans le classeur correspondant. Comme pour ma première copie (« Portrait d’Armand Roulin », de Van Gogh), je sélectionne une image dont la reproduction semble à ma portée : un dessin relativement simple et des couleurs que je comprends. Mais il faut aussi que cela me parle. Et c’est le cas de ce bord de mer vu en perspective : une eau bleue avec un horizon qui la fait fondre en un ciel turquoise. La côte est rocheuse et les flots bouillonnent d’écume. Au premier plan, des herbes hautes et multicolores donnent une sensation d’air et de vent. Ça me plaît !

Comme toujours, la démonstration de Delphine est sommaire mais suffisante pour démarrer et faire les premiers pas. Quand je vois l’effet de l’eau et du pigment je trouve cela magique. Je suis impressionné par la fulgurance de la rencontre entre les deux éléments et de l’irisation colorée qui en découle. Delphine est une experte en la matière. Le jeu de l’eau et de la couleur est son quotidien. Elle sait manier les proportions de l’une et de l’autre pour délivrer une copie vivante et charmante de son modèle, pris sur le vif.

L’impatience me gagne. Je fais quelques exercices pour m’approprier les outils, nouveaux pour moi, et passe ensuite à la réalisation de l’aquarelle à partir de la photo choisie. Je trace un dessin léger pour délimiter les zones de couleur et commence par colorer les parties sombres, qui me semblent représenter le moins de risque de « plantage ». C’est presque un réflexe : il en est pour la peinture comme pour les tableaux de chiffres que je devais délivrer à la Direction de mon entreprise. Limiter les risques d’erreur était crucial pour ne pas avoir à tout recommencer avec deux fois moins de temps disponible. J’essaye toujours d’anticiper les difficultés à venir pour gagner du temps ou, du moins, ne pas en perdre bêtement.

Dans ma vie en entreprise, j’étais dans le contrôle permanent : celui des données, du temps disponible, des mots utilisés et du langage physique. Comme je l’évoquais plus tôt, l’impact des décisions que pouvaient engendrer l’analyse des informations que je produisais était parfois lourd à porter. Le recoupement était systématique, et je devais être capable de répondre immédiatement à propos de l’origine et de la validité d’une donnée qui paraissait suspecte au lecteur. Il était très important pour moi de garder une bonne réputation et que l’on se dise : « Denis ? Il est fiable et respecte les délais ».

Aujourd’hui, à l’atelier, rien qui me presse, pas de données à contrôler. Et pourtant, je suis hanté par le soucis de ne pas faire d’erreur. Faire une nature morte est plus facile qu’un paysage ou un portrait. Jusqu’ici, je les avais peintes ou dessinées en cadrage serré, faisant la plupart du temps abstraction du contexte. Lorsqu’il était présent, c’était sous la forme d’un morceau de tissus sur lequel Delphine avait posé le modèle. J’avais apprivoisé la façon de reproduire les plis avec la technique du fusain. Ce n’était pas les drapés fabuleux présents dans les œuvres des maîtres du XVIIIème mais le spectateur qui regardait mon dessin comprenait de quoi il s’agissait.

Avec cette photo de bord de mer, il y a quelque chose de plus que des traits et des couleurs à respecter. Je sens une ambiance, et c’est d’ailleurs pour cela que j’ai choisi cette photo. Elle me parle.

Finalement, les choses se passent plutôt bien. Les couleurs sont réalistes et j’ai pris soin de ne pas recouvrir de couleur la zone d’écume. L’un des secrets de cette technique est de garder ce que l’on appelle des « réserves », c’est-à-dire des espaces vierges de couleurs qui permettent de rendre l’aquarelle lumineuse et de la laisser respirer. En la regardant, j’arrive à sentir le ressac et l’écume qui glisse le long des rochers pour retourner à l’état liquide. Cette première aquarelle est à mes yeux réussie et je me sens comme sorti d’un guet-apens. J’ai la sensation du joueur de tennis qui serre le poing après avoir pris un risque pour voleyer un coup gagnant.

Je vais rester longtemps sur l’aquarelle. Si les premiers pas ont été relativement fluides, j’ai très vite été confronté à un problème majeur pour l’apprenti artiste : vouloir reproduire.

Le plus grand danger pour le débutant est de penser qu’il a la recette. Sans m’en rendre compte, je m’accroche à cette idée pour avancer, pour passer à l’étape suivante. C’est, ici encore, un héritage de ma « vie d’avant » : pour être efficace, je devais décortiquer pour comprendre, automatiser les processus répétitifs et visualiser le plus tôt possible le résultat auquel je souhaitais parvenir. Je tentais de tracer une ligne droite entre là où j’étais et là où je voulais aller, m’en écarter le moins possible pour limiter les précieuses ressources dont je disposais, parmi lesquelles le temps et l’argent se taillaient la part du lion : plus je serais rapide, plus j’apprendrais et mieux j’aurais rentabilisé mon investissement.

Investissement, rentabilité… Ces mots résonnent bizarrement dans un contexte artistique. Pourtant, ils restent pour moi des repères quinze mois après avoir quitté l’entreprise. Je pense encore ma vie en ces termes ! À l’heure où je commence l’aquarelle, le doute quant à mon avenir met une chappe de plomb sur ma vie. Je suis une voiture qui roule dans le brouillard et dont le frein à main n’est pas complètement desserré. Absorbé par le contexte, vérifiant sans cesse que je suis bien sur la route, attentif à éviter les nids de poule et les ornières, j’en oublie de regarder le tableau de bord et le point d’exclamation entouré d’un cercle rouge.

L'Art défini ?

Le 21/02/2019

Tissayoxa 6

Tissayoxa 6 - Acrylique sur carton toilé - 20x20

Lu, ce matin, dans "Philosophie magazine" d'octobre 2015, la réponse de Charles Pépin, collaborateur de la revue, à un lecteur qui pose la question suivante : "Une œuvre d'art peut-elle être supérieure à une autre ?".

Après une introduction évoquant une comparaison entre une sculpture de Giacometti et la chanson "Space Oddity" de David Bowie, Charles Pépin propose "de balayer tout cela du revers de votre main d'esthète et de n'avoir comme critère que ce que la beauté vous fait, subjectivement : ce plaisir étrange qui vous rend soudain présent au monde et à vous-même".

Il y a parfois des moment de clarté, de ceux où l'on se dit "mais oui ! Bien sûr !", où l'on a l'impression d'avoir trouvé l'aiguille dans la botte de foin. L'Art, c'est ce qui rend présent au monde et à soi-même.

Cette définition n'est pas ultime mais elle me touche plus que toute autre, ici et maintenant. Parce qu'elle englobe l'univers, de l'infiniment grand à l'infime, le tout dans un simple instant.

Changement de rails

Le 23/10/2018

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Depuis quelques semaines, je sens mon rapport à l’art changer de rails.

Jusqu’en juin dernier, ma préoccupation était de peindre et de valoriser ma production en communiquant, publiant, exposant. Cette flamme était activée par le souhait d’être vu, apprécié, reconnu.

Cette préoccupation a quasiment disparu. Elle s’est réduite à tel point que si j’étais sollicité pour exposer, je réserverais ma réponse, alors qu’il y a quelques mois j’aurais aussitôt accepté.

D’où ce changement de rails que j’évoque, mystérieux et troublant. Mystérieux parce que je ne connais pas son origine et que je n’ai pas vu l’aiguillage qui m’a fait changer de voie. Troublant par ce qu’il me rappelle, une fois encore, que la réalité l’emporte toujours sur les illusions.

Quelles étaient-elles ? Je pensais que mon destin était tracé à travers l’exploration personnelle traduite en peinture et le fait de partager mes œuvres à travers mes expositions et mes écrits. Aujourd’hui, je perçois que ce destin ne tenait que par la croyance que j’en avais. Sous prétexte de vouloir absolument sentir ma place dans ce monde, je saisissais celle qui me paraissait la plus plausible et à portée de sensation : je suis artiste peintre, donc je dois peindre et exposer…

Je fais désormais la part des choses entre être quelque part et me sentir quelque part. Où que l’on soit, à tout moment, on est toujours quelque part. À l’heure qu’il est, je suis en train d’écrire, face à la nature, parfois distrait par un écureuil qui fait ses provisions avant l’hiver. Je ne suis pas en train d’écrire le chapitre d’un livre ou ma prochaine publication sur les réseaux sociaux. Je suis juste en train de taper sur mon clavier, le reste viendra en son temps, selon la réalité du moment.

Je sens la même nécessité que celle qui m’animait lorsque je peignais. Le plaisir n’est pas dans l’acte de peindre ni dans celui d’écrire. Il est dans le fait d’avancer, d’être en train de faire un pas. Peu importe qu’il soit en avant ou en arrière. Je fais un pas et c’est ce qui me rend vivant.

L’artiste a ses périodes.

Tout a commencé par la curiosité,

suivie de la période d'apprentissage des techniques, de celle de la rébellion et de ce que je nommerai la période de conscience créative.

Chaque période a ses défis,

chacun précédé et suivi d’une transition de longueur et d’intensité variables. Mon moteur a toujours été celui de découvrir « comment » puis de passer à l'acte : dessiner, copier une toile de maître, faire une aquarelle, du fusain, créer ses couleurs, ses matières, utiliser les différents outils, peindre sur le motif…

Chaque défi a son récit

Chaque défi a une origine et une fin. Certains vivent encore. Le présent site se veut une chronique de ces périodes et défis, à travers les toiles et les articles de blog que vous y trouverez. Le travail d’écriture a accompagné celui du peintre et celui de l’homme, à la découverte de sa nature profonde.

 

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Date de dernière mise à jour : 18/02/2019